Crise sanitaire, équité et mixité sociales

Regard

A l’heure où la technologie numérique est l’un des rares moyens de rester en contact, l’outil « moderne » qui transporte le savoir, la connaissance et la communication entre les citoyen-e-s, qu’en est-il de l’équité territoriale et sociale, valeur fondamentale du service public ?
A l’instar de l’Education Nationale, il apparaît clairement que nous n’avons plus, ou peu, de liens avec une partie de nos usagers : parfois il s’agit juste d’une abondance de sollicitations et de difficultés d’organisation, mais cela peut être aussi la conséquence de difficultés sociales, économiques, géographiques (les fameuses zones blanches) ou plus simplement des abonnements ou des terminaux insuffisants pour établir des connexions correctes.
Comment assurer nos objectifs de diversité, d’accès à la culture pour le plus grand nombre, de pratiques artistiques favorisant le lien social et le vivre ensemble ?

Lionel Wartelle

Crise sanitaire et inégalités sociales

La crise sanitaire ne renforce en rien les inégalités, elle les éclaire différemment. Au-delà de l’appropriation de tout équipement technologique ou d’accès à je ne sais quels réseaux ou services en ligne, nous pouvons imaginer toutes les solutions virtuelles, aucune d’entre elles ne changera le quotidien d’une partie non négligeable (parfois même majoritaire selon les territoires) des élèves fréquentant les établissements d’enseignement artistique.
En cette fin de quatrième semaine de confinement, en lien avec la quasi-totalité de l’équipe pédagogique, je constate une grande fatigue chez beaucoup. Mes collègues ne s’inquiètent pas, et je les en remercie, de l’inachèvement du programme, des progrès éventuels, du niveau ou des changements de date de telle ou telle manifestation, elles ou ils s’inquiètent du silence de certains élèves pour qui l’entourage n’était déjà pas présent auparavant et qui avaient déjà bien du mal à jouer chez eux sans déclencher une vague de réprimandes.
Comment maintenir cette fenêtre ouverte sur un ailleurs quand les portes restent closes et les messages sans réponses ?
Comment développer des moyens pour entrer en contact même brièvement ?
Comment ne pas laisser s’installer une certaine culpabilité face au silence de certaines familles ?
Nous avons mis dix ans à construire des liens parfois fragiles avec ces enfants issus des quartiers dits éloignés, espérons que ces quelques semaines ne les délient pas.
Chaque début juillet, lorsque l’établissement se vide, je me dis : reviendront-ils à la rentrée après deux mois de coupure ? et ils sont là, pour la plupart, début septembre. Je choisis donc une nouvelle fois de leur faire confiance et veux croire que le travail que nous avons mené, nous permettra de surmonter cette épreuve inédite et ce silence inouï.

Olivier Caro

La mixité sociale en quarantaine

Beaucoup d’établissements ont mis en place, au-delà des disciplines traditionnellement collectives, des dispositifs favorisant une « mixité sociale » en permettant la rencontre de publics d’origines géographiques ou sociales diverses. C’est souvent motivés par de véritables convictions que ces dispositifs ont pu voir le jour, portés et soutenus par des équipes conscientes de la richesse de l’hétérogénéité et prêtes à la cultiver. Confinement, contacts humains à distance individualisés, nous devons en ce moment mettre en sommeil ce qui est le sens premier de toutes ces organisations en le réduisant temporairement à une tentative de garder le contact avec chacun.
Les équipes cherchent à assurer une « continuité pédagogique » louable, chronophage et qui nécessite bien des efforts d’adaptation et d’ingéniosité. Au-delà du « face à face », ou plutôt du « skype à skype »* avec des élèves, on cherche à garder un contact à travers des documents sonores, des padlets, des vidéos … Certains se servent des outils utilisés dans l’enseignement général, pour essayer de simplifier les modes de communication. Autant de liens lancés sur la toile, attrapés par une partie de ceux à qui ils sont destinés.
On observe cependant au travers des différents témoignages et d’échanges de « nouvelles pratiques » qu’il est difficile d’imaginer aller au-delà. La « distanciation sociale » prend un autre sens qu’uniquement sanitaire. Les publics fragiles, ceux dont l’environnement quotidien est le plus dégradé, ceux qui n’osaient imaginer qu’apprentissage et pratique artistique était aussi pour eux, n’ont pas toujours les moyens matériels ou l’environnement favorable leur permettant de saisir les liens qu’on leur lance.
De fait, il sera sans doute nécessaire, au sortir de cette période trouble, de porter une attention toute particulière à ceux qui auront cumulé confinement et isolement, pour renouer dans nos établissements, après la distanciation, avec la mixité sociale.

*Ou autre outil d’échanges à distance….

 Jean-Marcel Kipfer