“Une société inclusive a besoin de pédagogues”

Regard

« Une société accueillante à tous, inclusive, a besoin de pédagogues pour que l’usage du monde ne soit plus l’exclusivité de quelques-uns. »

En ouverture des journées d’études qui ont eu lieu les 8 et 9 février 2019 à Paris, Yves Jeanne, maître de conférences en sciences de l’éducation à l’université Lumière Lyon II, examine la notion de norme à travers l’évolution de sa perception. L’accessibilité prend alors un autre sens et « l’exploration pugnace et inventive des possibles » devient pour le pédagogue « une tâche suffisante et sans fin ». Une intervention inspirante qui permet d’appréhender avec recul les notions de norme dans le domaine de la transmission et de l’enseignement.

De tous temps les hommes ont cherché à comprendre.

Comprendre le monde qui les entoure, comprendre le pourquoi des phénomènes naturels, comprendre le pourquoi de leurs conduites, comprendre le pourquoi des anomalies qui touchent certains, cette « volonté de savoir » pour paraphraser Michel Foucault accompagne toute l’histoire de l’humanité tant l’absence de réponse aux questions génère inquiétude et angoisse.

Et, jusqu’à une période très récente, cette volonté de comprendre s’est développée sur une herméneutique prenant appui, selon les époques et les civilisations, sur les mythes des textes sacrés ou des textes de référence incontestables. Là résidait l’explication des phénomènes qu’il s’agissait alors d’interpréter en les plaçant dans un système général de significations. Ces « explications », pour en garantir le caractère de « vérité » et être légitimées par le corps social, étaient l’exclusivité de spécialistes, de mages, de savants ou de clercs.

Qu’est-ce qu’un homme ?

Prenons, si vous le voulez bien, deux exemples.

En occident, la question est posée, au XVIèmesiècle à propos du sort réservé aux amérindiens par les colons espagnols. Leur esclavage et les traitements particulièrement cruels qu’ils subissaient étaient-ils légitimes ?

En 1547, à Valladolid, à l’initiative de l’empereur Charles Quint, est organisée une controverse. Elle opposera deux théologiens, le philosophe Juan Gines de Sepulveda et le dominicain Bartholomé de Las Casas. A l’issue de leur débat devra être tranchée la question de savoir si les indiens sont des hommes (ce qui aurait pour conséquence d’en interdire l’esclavage) ou bien s’ils n’en sont pas (ce qui justifierait la manière dont ils sont traités par les colons).

A l’issue de la controverse chacun prenant longuement appui sur Aristote, l’on décida que les indiens étaient des êtres humains semblables à nous et qu’il n’était pas possible de les maintenir dans l’esclavage. Toutefois, on décida aussi qu’il était attesté que les noirs d’Afrique n’étaient pas tout à fait des hommes et que leur asservissement était par conséquent légitime, de là la traite des noirs au nouveau monde.

Plus près de nous, la façon dont la surdité était perçue dans notre civilisation prend appui sur l’incipit de l’évangile selon Saint Jean : « Au commencement était le verbe et l’esprit planait sur les eaux ». Par conséquent, le verbe étant la spécificité de l’homme, la marque même de l’esprit divin en lui (souvenons-nous de la pentecôte) les personnes muettes parce que sourdes sont des êtres privés d’esprit et les voilà reléguées dans l’inframonde. Il faut attendre Diderot en 1751 et sa Lettre sur les sourds et muets à l’usage de ceux qui entendent et qui parlent pour faire voler en éclats ce préjugé. En effet Diderot distingue « entre un ordre didactique des idées, assimilable à la logique géométrique des vues de l’esprit, puis un ordre d’institution, qui correspond à la syntaxe particulière de chaque langue, et, enfin, un ordre d’invention des mots ». Autrement dit, le langage traduit les vues de l’esprit, il ne les fonde pas. On le voit, Diderot, homme des lumières,  construit son argumentation non sur une interprétation référée à une transcendance, mais par un raisonnement rationnel. On entre par-là dans la modernité, j’y reviendrai.

Comprendre le monde donc pour déduire de cette compréhension les éléments nécessaires à l’organisation de la vie sociale, les normes.

Définir des normes

Normes juridiques, normes morales dont la force est telle que nous les essentialisons considérant qu’elles sont de toute évidence et presque de toute éternité, qu’elles sont naturelles, normales précisément alors qu’elles sont, en réalité  changeantes, mouvantes, contextuelles et historiques.

Les normes permettent de distinguer, pour une société l’acceptable de l’inacceptable, ce qui est socialement admis et ce qui est rejeté, banni.

Si ces distinctions vont, en général, de soi et sont le plus communément admises, à tout le moins comme repère dès lors qu’elles permettent de juger des conduites humaines, il en va autrement dès lors qu’il s’agit de qualifier non pas les conduites mais les hommes eux mêmes.

Le philosophe Georges Canguihlem met à ce propos en lumière la relation erronée que nous établissons entre ce qui est dans les normes (ce qui est normal) et ce qui en est exclu (ce qui est anormal).

Il observe que nous utilisons généralement le terme anormal comme un antonyme du terme normal or il n’en est rien. L’antonyme de ce qui est normal c’est l’anomalie et l’anormalité est un jugement porté sur l’anomalie.

L’anomalie est un fait simplement constaté (les yeux de celui-ci ne lui permettent pas de voir, celui là ne peut faire usage de ses jambes etc.), l’anormalité est un jugement porté sur le fait et ce jugement est forcément dépréciateur car il  introduit une comparaison entre les hommes ; or une personne sourde, par exemple, n’est pas le versus d’une personne entendante, « ses yeux sont ses oreilles et elle a remarquablement développé son acuité visuelle, son imagination et son intuition » (Charles Gardou).

De surcroît, c’est une prétention des supposés « normaux » que de prétendre définir ce qu’est la norme en matière d’humanité. L’homme normal n’existe pas, c’est un médian statistique, ou un phantasme ; ce qui est notre lot commun, c’est la diversité et la singularité, il n’y a aucune différence de nature entre les hommes. Rappelons-nous la phrase de Sartre : « je suis un homme pareil à tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui ».

Le classement différenciateur qui distingue les normaux et les anormaux est une stupidité mortifère dont la conséquence  réduit certains hommes à leur déficience. De plus, il aggrave les phénomènes de domination et de violence vis-à-vis de celles et de ceux que l’on juge dès lors comme inférieurs.

Exister ou vivre

La première conséquence de ce jugement normatif est la réduction de l’exister au vivre.

Si vivre renvoie au biologique (et les soins du corps s’attachent à cette dimension évidemment essentielle), exister est ce qui fait vivre en chacun de nous la certitude d’être un « être », singulier, unique. Mais ce sentiment d’ipséité, profondément ancré, est frappé du sceau de la fragilité. Il s’inaugure dans le premier regard posé sur l’enfant, regard qui l’accueille dans la communauté des hommes et par là même l’humanise et il se construit continûment dans le rapport que nous entretenons avec l’Autre. L’autre est en moi. Je suis un homme ou une femme parce que le premier regard porté sur moi a fait du petit mammifère que j’étais un homme ou une femme. Le regard qu’autrui porte sur moi me définit et me forme. Je n’existe pas sans lui et par là je suis définitivement redevable à la communauté des hommes de m’avoir fait l’un des leurs.

Exister c’est être relié à une communauté au sein de laquelle se développent et s’entretiennent des sentiments d’appartenance, d’utilité, de connivences. Exister c’est aussi prendre plaisir à ce qu’on fait, rêver, exister c’est ne pas être déterminé par autrui (vieux, handicapé) ne pas subir les comportements afférents à cette réification, ne pas être dépossédé de soi. En un mot exister c’est être reconnu.

La dignité d’homme

La seconde conséquence est de ne pas reconnaître à ceux là leur pleine dignité d’homme.

De quoi s’agit-il ? Deux conceptions s’affrontent tout au long de notre histoire : la première postule que l’homme est digne par essence, la seconde, que l’homme est digne par ses œuvres. En d’autre termes suis-je digne parce que je suis ou bien suis-je digne par ce que je fais ?

Pour Pic de la Mirandole, auteur du Discours sur la dignité humaine en 1486, la dignité de l’homme tient à ce qu’il nomme sa plasticité, c’est-à-dire au fait qu’il est ontologiquement en capacité de se transformer, d’évoluer. Cependant, la dignité n’est liée ni la qualité ni à la mesure de cette transformation mais simplement au fait qu’elle est une potentialité. Poursuivant dans la même voie, le philosophe Emmanuel Kant postule que ni sa position sociale, ni ses connaissances, ni son action (toutes choses qui relèvent de la mesure) ne sauraient être la marque de la dignité de l’homme car il n’est pas une marchandise et ne se jauge pas. Chaque homme, en tant qu’homme, quelles que soient ses qualités et ses façons de vivre, est naturellement doté de dignité en vertu de sa seule nature. La dignité de l’homme, est, dit-il « une idée pratique qui doit nécessairement servir de prototype ».

Par conséquent, si la dignité de l’homme ne saurait être mesurée, un accompagnement fondé sur l’éthique de la dignité par essence est indispensable au respect de l’essentielle dignité de chacun.

A contrario, Jean-Jacques Rousseau affirme haut et fort que seuls sont dignes de recevoir des soins celles et ceux qui en tireront un profit socialement utile. Il peut ainsi écrire dans L’Émile ou de l’éducation : « je ne m’occuperai jamais d’une enfant cacochyme qui serait inutile à lui-même et à la société ».

Ce débat n’est pas clos, il serait illusoire de le penser. L’histoire du XXe siècle a abondamment  prouvé, s’il en était besoin, que nos sociétés, dans leurs pires moments, étaient enclines à affirmer qu’il y avait des vies inutiles (je pense au programme T4 qui organisa de façon rationnelle l’extermination des « dégénérés » dans l’Allemagne nazie), je pense aux 40 000 patients des hôpitaux psychiatriques en France, morts de faim ou d’abandon durant la seconde guerre mondiale mais aussi, plus près de nous, et en Démocratie, à la stérilisation forcée et systématique des femmes porteuses d’une déficience intellectuelle en Suède par exemple. Ne soyons pas dupes, de façon moins radicale, dans notre société, ce débat est toujours actuel. En témoignent les multiples entraves qui persistent, à tous les niveaux pour édifier une société qui soit réellement accueillante à tous.

Alors si l’on considère qu’il n’est pas digne de réduire au seul « vivre » l’« exister » de certains d’entre nous, si l’on admet pour chaque homme une égale dignité, cela nous engage à décliner cette « idée pratique qui doit nécessairement servir de prototype » dont parle Kant.

Qu’est ce à dire ?

Rappelons la proposition de Pic de la Mirandole :

La dignité de l’homme tient à sa plasticité, c’est-à-dire au fait qu’il est ontologiquement en capacité de se transformer, d’évoluer. Cette plasticité est le propre de l’homme.

Les autres êtres vivants s’adaptent aux modifications de l’environnement, aucun ne débat des adaptations possibles ou souhaitables. Seul l’homme se détache de la contingence et par quoi s’en détache-t-il ? Par la conscience, la connaissance, la culture, en un mot par la « civilisation des mœurs » pour emprunter à Norbert Elias.

Les sociétés, disait Michel Foucault, se caractérisent « selon la manière qu’elles ont de se débarrasser non pas de leurs morts mais de leurs vivants ». Les nôtres n’y échappent pas qui excluent du champ social celles et ceux qui, en raison d’une vulnérabilité particulière ou d’une situation sociale péjorative, ne remplissent pas les conditions –non explicites mais pourtant bien réelles- qui sont requises pour bénéficier du bien commun.

Or, à bien y réfléchir, cette exclusion de certains, permet à d’autres, les bien-portants, les conformes, les intégrés, les auto-proclamés capables, de se réserver l’exclusivité de l’usage du monde et de laisser aux autres, par compassion ou pour acheter une certaine paix sociale, les restes de ce monde dont nous confisquons les biens à notre profit exclusif et je n’évoque pas ici seulement les biens matériels mais tous ceux qui sont le patrimoine de tous, éducation, culture etc. Or, ainsi que l’affirme Charles Gardou, « une société n’est pas un club dont les membres pourraient accaparer l’héritage social à leur profit pour en jouir de façon exclusive et justifier, afin de le maintenir, un ordre qu’ils définiraient eux-mêmes. Il n’y a pas de carte de membre à acquérir, ni de droit d’entrée à acquitter. Ni débiteurs ni créanciers autorisés à mettre les plus vulnérables en coupe réglée. Ni maître ni esclaves, ni centre ni périphérie ». C’est oublier, car cette idée nous terrorise, que la vulnérabilité est notre lot commun, ce par quoi, en définitive tous les hommes sont semblables. Il n’y a pas, et j’en emprunte la formule à Pierre Michon, « de vies minuscules ».

Une société inclusive

Une société dans laquelle le bien commun ne soit pas l’exclusivité de quelques uns, est une société que j’appellerai, avec d’autres, inclusive. Elle est, à mes yeux, l’utopie nécessaire, pour construire le monde de demain mais, pour ce faire, les catalogues de bonnes intentions n’y suffisent pas au risque, ainsi que l’énonçait Jérémy Bentham, de perpétuer « des absurdités montées sur des échasses ». Or, loin des intentions pusillanimes, ouvrir à tous les portes  de notre patrimoine commun que sont les biens culturels et notamment la musique, est un double travail, celui de l’accessibilité et celui de la compensation.

L’accessibilité ne se réduit pas au bâti. Pour être autre chose qu’un leurre, l’accessibilité, qui consiste à rendre possible l’usage de tout par tous, nécessite que des instruments de compensation soient créés pour celles et ceux qui sont entravés pour faire usage de ces biens communs. C’est exactement la fonction la plus essentielle, la plus noble du pédagogue et j’ajouterai la plus nécessaire et la plus féconde au développement de son art de faire, j’y reviendrai.

L’idée de rendre accessible le bien commun à tous est récente dans la civilisation occidentale, mieux elle est datée. 1749.

Lorsque le philosophe Denis Diderot entreprend, avec d’Alembert et quelques autres la rédaction de LEncyclopédie, leur ambition est double : mettre à la disposition de tous tout le savoir du monde et rompre avec la doxa, jusque-là en vigueur, de leur hiérarchisation. L’encyclopédie exposera, avec la même souci de précision et d’exhaustivité, les instruments du savant astronome et ceux du pêcheur de harengs de la mer du nord, anticipant la réhabilitation que réalisera J.H. Pestalozzi pour lequel l’homme ne saurait être ni une bête de tête, ni une bête de main, ni une bête de cœur mais celui qui réalise la conjugaison harmonieuse de ces trois dimensions de son être au monde.

Mettre à disposition de tous toute la connaissance ? Et ceux qui n’y voient pas ?

En 1749 Diderot publie une Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient.

Il entend lutter contre les préjugés tels que celui qui consiste à penser que l’impossibilité de concevoir les proportions rend leur intelligence obtuse. Or seule notre ignorance et notre suffisance sont la source d’une telle stupidité.

Ne s’en tenant point là, il récidive dans une Lettre sur les sourds à l’usage de ceux qui entendent dont j’ai parlé plus haut.

En 1786 Valentin Hauÿ créé l’Institut des jeunes aveugles. Il invente des livres gaufrés. Par la suite Louis Braille inventera la méthode que l’on sait.

Si des entreprises philanthropiques avaient déjà pris en charge des aveugles, l’ambition était nouvelle de leur permettre l’accès à la connaissance, et tout de suite s’invente l’instrument pédagogique qui permet réellement cet accès : l’écriture Braille qui permet la lecture des textes littéraires, de la numération et de la musique. Et puisque je suis aujourd’hui en présence de musiciens vous me permettrez de rappeler ici la mémoire des Augustin Barié, Louis Vierne, Jean Langlais, Gaston Litaize, tous aveugles.

En 1774 l’Abbé de l’Épée publie « Les Quatre Lettres sur l’éducation des sourds ». A partir de l’observation de deux jumelles sourdes, il acquiert la certitude que leurs gestes ne sont pas un simple code utilitaire de type « passe moi le sel » ou « attention à la marche » mais bien une véritable langue ; et à partir de ces observations, il proposera une codification avec l’ambition d’une langue des signes française permettant à tous les sourds de se comprendre et à ceux qui ne le sont pas, s’ils en font l’effort, de communiquer avec eux.

Ainsi, le bien nommé Siècle des lumières ouvre une première fenêtre sur l’accessibilité au patrimoine commun que constitue le savoir à celles et ceux qui, entravés par une déficience sensorielle, en étaient jusque-là exclus. L’idée maîtresse de Denis Diderot, rompant avec le sens commun, déboulonnant les préjugés, ouvre les portes de l’accessibilité permettant alors le développement des outils de compensation que sont l’écriture Braille et la codification d’une langue des signes. Le pédagogue se saisit de l’idée nouvelle et, vous me pardonnerez cette facétie, la met en musique. La pédagogie est, en quelque sorte, l’art de la compensation.

Poursuivons.

Jean Marc Gaspard Itard, médecin chef à l’institution des sourds muets (celui là même qu’avait créé l’abbé de l’Epée), accueille, en 1800, un enfant dit « sauvage », un enfant des bois que la postérité retiendra sous le nom de Victor de l’Aveyron. Cet enfant, au vu de la description clinique très précise que nous en donne Itard, était très probablement autiste, terme inconnu en son temps et forgé un siècle plus tard.

L’aliéniste Philippe Pinel à qui Itard présente l’enfant pose un diagnostic d’idiotie et donc d’inéluctabilité, mais Itard, adepte de la philosophie d’Etienne Bonnot de Condillac, le sensualisme empirique, n’est pas convaincu et va entreprendre l’éducation de cet enfant. Convaincu, avec Condillac que le développement des sens conduit inévitablement à la formation des idées, il va construire pour cet enfant un matériel pédagogique considérable afin de parfaire son développement. S’il n’est pas parvenu à ses fins (Victor ne parlera jamais) les progrès de l’enfant furent considérables et son travail sera repris et perfectionné, quelques 25 ans plus tard, par Edouard Seguin qui rédigera une méthode pour l’éducation de ces enfants. A l’aube des années 1880, l’aliéniste Désiré Magloire Bourneville ouvrira en France le premier service hospitalier destiné à recevoir et à soigner ces enfants et, pour la formation des infirmiers spécialisés qui œuvreront auprès d’eux, il reprend les indications d’Itard et la méthode médico pédagogique de Seguin.

Une jeune médecin italienne, première femme à obtenir en Italie le doctorat de médecine, viendra alors longuement le visiter. Maria Montessori, il s’agit d’elle, est en effet affectée dans un service hospitalier recevant des enfants arriérés à Rome et désespérée de son impuissance à les aider, elle se tournera vers Bourneville, dont la réputation a franchi les Alpes. Il lui donnera à lire les ouvrages d’Itard et de Seguin, qu’elle recopiera à la main (comme un bénédictin, dira-t-elle) et, munie de ce viatique ouvrira bientôt la première Casa dei Bambini  empruntant très largement les outils qu’ils avaient conçus mais qu’elle ne manquera pas de faire breveter : elle avait le sens des affaires !

La méthode Montessori, aujourd’hui réservée à quelques privilégiés, n’en demeure pas moins excellente et si, enfants, dans vos classes maternelles vous vous êtes éveillés par la manipulation d’objets sensoriels divers, n’en doutez pas, ce sont les rejetons des « objets apprenants » chers à Madame Montessori. Vous devez donc ces apprentissages à un enfant autiste.

Edouard Seguin écrivait « Ma méthode, bonne pour les enfants arriérés et idiots, est excellente pour ceux qui ne le sont pas ». A y regarder de près, les méthodes éducatives les plus fécondes ont toutes été forgées dans la difficulté. Auprès de ceux qui entravés par une déficience restent sur le bord du chemin, et de ceux que leurs conditions d’existence ont éloigné des usages communs et qui, considérés selon le terme de Bronislav Geremek comme inutiles au monde, sont rétifs à les intégrer.

Dieu, excellent pédagogue, s’adressant à Abraham lui dit : « Va, va vers toi, va vers le chemin que je te ferai voir » et non vers le chemin que je te fais voir. Ce chemin n’est pas une sinécure et le pédagogue est ignorant de ce chemin là, singulier, unique. Le pédagogue, c’est d’ailleurs le sens exact de ce mot, est celui qui accompagne un ou des sujets sur ce chemin singulier. Mais si sa légitimité tient à ce qu’il a déjà parcouru un chemin semblable, celui qu’il a lui même parcouru n’est jamais identique à celui sur lequel il va maintenant s’engager.

Une aventure nouvelle

C’est une aventure nouvelle, une affaire de compagnonnage et non de magistère, et j’emprunte ici à Henri Desroche, une affaire de « s’apprenant ». Qu’est-ce à dire ?

C’est dire que le pédagogue apprend de son élève la manière particulière dont ce dernier apprend. Une de mes étudiantes, IMC et titulaire d’un Master de communication me disait un jour « les meilleurs professeurs, parmi ceux qui m’ont enseigné, sont ceux qui ont accepté de moi d’apprendre la manière dont il fallait m’apprendre à moi ».

Une société accueillante à tous, inclusive, a besoin de pédagogues pour que l’usage du monde ne soit plus l’exclusivité de quelques-uns.

A la charnière des dix huitième et dix neuvième siècle, un homme allait semer quelques idées dont la force n’est en rien émoussée aujourd’hui. Cet homme c’est Johann Heinrich Pestalozzi éducateur suisse dont Célestin Freinet dira que « s’il ne fut pas le premier à enseigner les pauvres, il fut le premier à ne pas leur donner un enseignement d’esclaves ».

Pestalozzi proclame que la finalité de l’éducation de l’enfant est son «accomplissement achevé ». Qu’est-ce à dire ?

C’est dire que loin de se réduire à la socialisation, à l’intégration des normes et à la conquête des connaissances et des savoirs, la finalité de l’éducation réside dans le développement de la « force autonome de l’enfant » afin qu’il soit en mesure selon l’expression de Pestalozzi de « faire œuvre de soi-même ». Cette finalité est un horizon radicalement nouveau en éducation qui inspirera profondément les pédagogues des dix-neuvième et vingtième siècle car l’ambition est de permettre à chacun de devenir qui il est dans son originalité et sa singularité. Loin de la mesure, de la comparaison réifiantes, de la compétition dérisoire, l’éducateur à pour mission d’accompagner l’enfant pour qu’il soit en mesure d’advenir à lui-même.

Oui mais ce soi-même est à venir, il n’est chez l’enfant qu’en germe, il est inconnu de tous et les voies de son épiphanie sont pour chacun un mystère. Dès lors, le processus éducatif emprunte des chemins inexplorés et s’il existe de l’impossible, l’éducateur ignore où il se trouve. Il lui revient alors de partir à la quête des possibles dont il est tout autant ignorant.

Là est l’art du pédagogue et l’histoire de la pédagogie atteste que toutes les innovations en la matière sont nées de la difficulté d’éduquer.

Le 11 avril 1923, au Carnegie Hall de New York, est donné un concert de chant choral qui fut, selon la critique unanime, « un des meilleurs de la saison ». La qualité de l’interprétation, peut-on lire dans  les comptes rendus dithyrambiques des journaux, égale celles des ensembles les plus prestigieux : « de la Sixtine, des cosaques du Don, des chœurs de la cathédrale de Berlin » ; elle leur est« même plutôt supérieure dans sa fraîcheur primesautière et non affadie d’aucune routine ». Le style des chanteurs atteint une telle perfection que « des chœurs éminents auraient pu apprendre maintes choses (tant ils chantent) avec une absolue pureté d’intonation, avec un rythme exact, avec une parfaite maîtrise de la dynamique et avec une prononciation modèle ». Ces louanges ne s’adressent pas à des chanteurs professionnels soigneusement choisis et formés rigoureusement à leur art dans les conservatoires, elles s’adressent à des enfants des rues, infirmes et valides mêlés, tous issus des faubourgs misérables de Prague, et qui sont dirigés par leur instituteur : Frantisek Bakule. Le succès sera tel que le chœur sera immédiatement engagé pour 200 concerts à travers les États-Unis et qu’il sera invité, fait unique, à se produire à la Maison Blanche.

Ce faisant Bakule a-t-il réalisé l’impossible ? Non. Il l’a simplement négligé, laissant à d’autres le soin de le circonvenir, convaincu que l’exploration pugnace et inventive des possibles est une tâche suffisante pour le pédagogue et qu’elle est sans fin.

 

Yves Jeanne

 

Longtemps acteur de terrain dans le champ du travail social, Yves Jeanne est aujourd’hui maître de conférences en Sciences de l’éducation à l’université Lumière Lyon 2 où il enseigne l’histoire des idées et des courants éducatifs et pédagogiques. Ancien rédacteur en chef de la revue Reliance, il est membre du collectif éponyme. Il a publié Dépasser la violence des adolescents difficiles : le pari de l’éducation (Érès, 2010) et Vieillir handicapé (érès, 2011). Il est également directeur de la collection Reliance avec Charles Gardou et Denis Poizat, aux éditions Érès.

 

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